On entend partout que la RSE serait « morte ». Victime de la simplification réglementaire, des reculs politiques européens, de l’essoufflement de la ESGD et de la CSDDD, ou encore d’un backlash conservateur mondial qui assimile toute contrainte environnementale à un handicap économique. Le diagnostic est tentant. Il est pourtant historiquement faux et stratégiquement dangereux. Car pour savoir si la RSE est en train de mourir, encore faut-il se souvenir d’où elle vient.
Retour vers le futur : quand la RSE n'était qu'un vernis
Au début des années 2000, la RSE se résumait le plus souvent à un exercice de communication. Publier un « rapport développement durable » suffisait à cocher la case. Les indicateurs étaient flous, non comparables, rarement audités. Les trajectoires climatiques inexistantes. La chaîne de valeur largement hors champ. La RSE était périphérique, déconnectée des décisions d’investissement, des achats, de l’innovation ou de la stratégie. Elle ne dérangeait personne. Elle ne coûtait pas cher. Et surtout, elle ne transformait rien.
Si l’on compare cette époque à aujourd’hui, affirmer que la RSE serait « morte » relève d’un contresens historique. Elle n’a jamais été aussi structurante, aussi intégrée, aussi conflictuelle et c’est précisément le signe qu’elle est devenue centrale.
Pourquoi la RSE est attaquée aujourd’hui
Si la RSE fait désormais l’objet d’attaques frontales, ce n’est pas parce qu’elle serait inutile. C’est parce qu’elle commence à produire des effets réels.
La ESGD, malgré ses limites, a obligé des milliers d’entreprises à regarder en face leurs émissions, leurs dépendances aux ressources, leurs impacts sociaux, leurs risques climatiques. Elle a fait entrer le climat, la biodiversité et la durabilité dans les comités exécutifs, les directions financières, les arbitrages d’investissement. C’est précisément ce changement de statut de fonction cosmétique à fonction stratégique qui explique la violence des reculs observés en 2024-2025. La RSE est devenue politique parce qu’elle touche au cœur du modèle économique. Mais confondre recul réglementaire et disparition de la RSE serait une erreur d’analyse majeure.
Ce qui est en train de naître sous la surface
Car pendant que le débat public se focalise sur l’affaiblissement des normes, autre chose est en train de se produire dans les entreprises et les territoires. La RSE se décentralise. Elle quitte les sièges pour s’incarner dans les filiales, les usines, les chaînes d’approvisionnement, les territoires. Elle cesse d’être une direction isolée pour devenir une responsabilité partagée entre la finance, les achats, l’innovation, le marketing, les opérations. Elle devient mesurable, non par obsession bureaucratique, mais parce que la mesure conditionne désormais l’accès aux marchés, au financement, aux appels d’offres, à l’acceptabilité sociale.
Un impact non mesuré est un impact invisible. Et un impact invisible est un risque stratégique. Elle devient aussi plus exigeante. Moins fondée sur la réduction marginale des dégâts, davantage tournée vers des modèles économiques différents : circularité, économie de la fonctionnalité, sobriété matérielle, relocalisation partielle, coopération sectorielle. Autrement dit, la RSE sort de la conformité pour entrer dans le champ du courage économique.
De la RSE à la responsabilité territoriale et régénérative
La mutation la plus profonde est peut-être là : la RSE n’est plus seulement globale et abstraite, elle devient territoriale. Ce ne sont plus uniquement des trajectoires à 2030 ou 2050, mais des décisions prises ici et maintenant, sur l’eau, le foncier, la biodiversité, l’emploi, la résilience locale.
En parallèle, l’idée d’une économie à visée régénérative progresse. Non plus seulement « faire moins mal », mais créer du positif : restaurer les écosystèmes, renforcer les communs, reconstruire des liens sociaux, redonner du sens au progrès économique. Ce changement de perspective est décisif. Il redonne un horizon désirable à la transition, là où la RSE de conformité s’était enfermée dans la gestion défensive du risque.
Dans un monde fragmenté, les entreprises n’ont plus le luxe de la neutralité
Enfin, la montée des polarisations politiques, sociales et médiatiques place les entreprises devant une responsabilité nouvelle. L’inaction n’est plus une position neutre. Ne rien faire, c’est renforcer le statu quo et donc les trajectoires climatiques, sociales et démocratiques actuelles. Les entreprises ne sauveront pas le monde. Mais elles choisissent chaque jour le monde qu’elles renforcent par leurs investissements, leurs produits, leurs récits, leurs alliances.
La question n’est donc pas de savoir si la RSE est morte. Elle ne l’est pas. La vraie question est : quelle RSE voulons-nous maintenant ? Une RSE réduite à la conformité minimale, fragilisée à chaque alternance politique. Ou une durabilité assumée, distribuée, mesurée, territorialisée, capable de transformer réellement les modèles économiques.
La première est effectivement en train de disparaître. La seconde ne fait que commencer. Et c’est une bonne nouvelle.